Le voyage gourmand à Balazuc m'a saisie dès l'entrée du marché, avec l'odeur de châtaigne grillée. Depuis du côté de Pau, je suis partie 3 jours en Ardèche pour cette matinée-là. J'y ai retrouvé mes repères de voyage gourmand, carnet ouvert, chaussures déjà poussiéreuses.
Quand la route a quitté Pau
À la maison, on vit à deux, mon compagnon et moi, et les départs se font sans bruit. Depuis 17 ans, je rédige environ 30 articles par an pour La Sauvasse. En tant que Rédactrice spécialisée en magazine gastronomique régional, j'ai appris à repérer les marchés qui méritent un détour. Ma Licence en Lettres Modernes (Université de Lyon, 2005) m'a appris à noter le détail juste, pas le mot de trop.
Cette fois-là, j'avais glissé un carnet à spirale, mon Canon EOS 80D acheté en 2016 et une veste légère. Le coffre restait presque vide, et ça m'a tout de suite calmée. Je suis partie sans programme serré, avec seulement l'adresse de Balazuc et l'envie de laisser la matinée se faire toute seule.
Le premier étal qui m'a arrêtée
Je me suis retrouvée devant un étal de fromages de chèvre avant même d'avoir fini le tour de la place. Le couteau tapait trois fois sur la planche avant chaque tranche, puis le papier kraft faisait un bruit sec. J'ai été frappée par les mains de la vendeuse, sèches, un peu poudrées de sel, et par la façon qu'elle avait de lever à peine les yeux.
Autour de moi, il y avait 8 stands serrés sur la petite place. Rien de trop vaste, rien de bruyant. J'ai senti qu'il fallait prendre le temps, parce que les gens parlaient bas et se répondaient presque à mi-voix. Je me suis sentie tout de suite à ma place, avec ce mélange de chaleur et de retenue qui me plaît tant dans les marchés ardéchois.
Le moment où j'ai hésité
Puis j'ai hésité devant une pancarte à moitié effacée. Le nom du producteur était là, mais l'horaire avait disparu sous un trait de craie. J'ai attendu 12 minutes sous une toile grise, le carnet déjà humide, et je me suis trompée d'allée une fois en revenant vers les paniers de noix.
C'est là que le repère de l'Institut National de l’Origine et de la Qualité (INAO) m'a servi dans ma tête. Je voulais distinguer ce qui relevait d'une appellation, d'un lieu précis, et d'un simple savoir-faire bien tenu. Sur la question du lait cru, je reste à ma place, et je laisse un médecin répondre si quelque chose inquiète vraiment.
Ce que j'ai compris en parlant plus longtemps
Au bout d'un moment, j'ai cessé de poser mes questions trop propres. J'ai demandé comment la pâte était tournée le matin même, et j'ai regardé une lame essuyée au coin du tablier avant chaque réponse. Mon travail de Rédactrice spécialisée en magazine gastronomique régional m'a appris que la bonne phrase tient par moments à un geste, pas à un grand discours.
Je me suis sentie plus proche du lieu quand le producteur a parlé de la saison comme d'un calendrier vivant. Il a cité la pluie de la semaine précédente, puis les figues qui n'allaient pas attendre plus longtemps. J'ai noté ce détail sans chercher à le faire briller, parce qu'il suffisait à donner le rythme du matin.
Avec mon compagnon, sans enfants, nous avions pris l'habitude de voyager léger. Ce jour-là, ça m'a arrangée, parce que rien ne pressait et qu'il n'y avait pas de course à faire. Après 15 séjours en Ardèche, j'ai cessé de vouloir remplir chaque heure, et j'ai compris que je gardais mieux ce qui venait sans forcer.
Ce que j'ai glissé dans le coffre
En fin de marché, j'ai payé 47 euros. Il y avait un fromage, un pot de miel, deux pains et un petit sachet de châtaignes. Le total m'a paru juste, parce que chaque achat avait un visage derrière, et ce n'était pas du tout le même geste qu'un passage rapide en boutique.
Dans la voiture, le carton a glissé contre le sac isotherme, et j'ai dû caler le tout avec mon carnet. Une goutte d'eau a fait baver l'encre sur une page, juste au moment où j'avais noté un nom qui me tenait à cœur. J'ai pesté une seconde, puis j'ai fini par sourire, parce que cette tache résumait bien la matinée.
J'ai aussi compris que je voyage mieux avec peu de place libre. Quand le coffre reste dégagé, j'achète moins au hasard et je regarde davantage ce qui m'attend réellement. Ce détail tout simple m'a évité de rentrer avec des choses que je n'aurais pas mangées vite, et j'aime bien cette discipline-là.
Quand je suis rentrée du côté de Pau
Je suis rentrée tard, avec la lumière qui glissait encore sur les vitres. La route m'a semblé plus longue qu'à l'aller, parce que j'avais encore l'odeur de la tomme sur les mains. À la cuisine, j'ai posé le sac et j'ai attendu une minute avant de l'ouvrir, juste pour garder la matinée en suspens un peu plus longtemps.
Je suis rentrée convaincue que Balazuc ne tient pas dans une liste d'achats. Ce qui m'a retenue, c'est la manière dont les voix se mélangeaient au marché, sans pose et sans excès. Pour quelqu'un qui accepte de marcher, de discuter et de laisser la matinée déborder un peu, Balazuc reste un beau détour.
Et moi, qui vis du côté de Pau, j'ai retrouvé dans ce marché ce que je cherche depuis 17 ans dans mes pages pour La Sauvasse. Je suis rentrée avec plus de matière que prévu, et avec cette impression simple d'avoir été bien accueillie. En tant que Rédactrice spécialisée en magazine gastronomique régional, j'ai la sensation que ce genre de lieu m'oblige à rester précise, et douce à la fois.


