Le bruit sec de mes mousquetons a claqué contre le câble à la Via Ferrata de Thueyts, et j’ai senti mes épaules se raidir d’un coup. J’ai noté ce détail comme j’aurais noté une adresse de marché, avec le même goût des gestes précis. J’avais décidé de tester deux parcours en 48 heures avant de passer à un itinéraire plus engagé, et j’ai vite compris que le premier passage ferait tout le tri.
Le jour où j’ai compris que le stress du vide pouvait se dompter
Je suis partie sous un soleil déjà fort, sur un tracé qui m’a demandé 2h30 du début à la fin. Le parcours était classé accessible, mais je n’ai pas trouvé ça léger une seule minute. J’ai été convaincue dès l’échauffement que le premier intérêt de cette sortie serait de prendre le pli du câble, des mousquetons et du rythme, pas de jouer les héroïnes. Avec mon compagnon, sans enfants, j’avais pu préparer ça sans autre logistique que mon sac, mes gants et une bouteille d’eau.
Au premier passage aérien, je me suis retrouvée à fixer la roche au lieu de regarder le vide. Mes bras se sont crispés, mon souffle s’est coupé, et le clac-clac répété des mousquetons sur le câble a rendu tout plus net. Le bruit était presque métallique, sec, obstiné, et je l’ai entendu comme une petite pression qui revenait à chaque mouvement. J’étais sûre de moi au départ, puis j’ai senti la confiance reculer d’un cran à chaque mètre.
Le mousquetonnage sur un relais exposé m’a demandé plus d’attention que prévu. J’ai dû changer de longe avec le câble à hauteur d’épaule, en gardant le corps collé au relief et les pieds bien posés sur des barreaux étroits. Ce que j’ai trouvé le plus pénible, ce n’est pas la verticalité pure, c’est l’attente d’une seconde avant le geste suivant. Sur cette seconde, la pression du vide me bloquait presque le bras.
J’ai mesuré un pic à 140 bpm sur cette section, et j’ai avancé sur environ 15 mètres en 12 minutes. Après 37 minutes, mes gestes ont commencé à se délier, mais pas assez pour me faire oublier la tension dans les avant-bras. J’ai été frappée par la différence entre la vitesse imaginée depuis le sol et ce que j’ai réellement tenu dans la paroi. J’ai aussi compris que le dévers court me fatiguait plus qu’une montée verticale plus franche.
Ce que j’ai modifié avant de repartir deux jours plus tard
Quand je suis rentrée, j’ai vidé mon sac et j’ai tout pesé dans ma tête, puis dans les faits. J’ai pris un sac plus léger, des gants plus fins et j’ai noté mes pauses comme je le ferais sur un reportage de terrain. J’ai appris à repérer ce qui change vraiment d’une sortie à l’autre, et là j’ai vu trois détails compter d’un coup. J’ai aussi décidé de partir plus tôt, parce que la chaleur m’avait déjà gênée sur la première sortie.
Je me suis aussi préparée mentalement avec une règle simple, presque bête, mais je l’ai tenue. Je ne voulais plus regarder en bas à chaque traversée, et j’ai forcé mon attention sur la prise suivante. J’ai respiré plus lentement avant les passages ouverts, puis j’ai coupé mon élan dès que je sentais mes épaules monter. Cette fois, je me suis retrouvée moins tentée de tout anticiper d’un seul bloc.
J’ai évité l’erreur qui m’avait coûté cher sur le premier parcours, celle de serrer les mousquetons trop longtemps. Mes avant-bras brûlaient moins quand je relâchais la main entre deux sections et quand je laissais la longe pendre proprement. J’ai aussi bu avant les longueurs aériennes, pas au moment où mes jambes se mettaient à trembler. Le changement était simple, mais je l’ai senti tout de suite dans la précision du geste.
J’ai gardé une réserve sur ce que cette seconde approche dit du stress en général. Chez moi, le vide avait surtout besoin de repères concrets, pas d’un grand discours intérieur. J’ai été convaincue que la sortie suivante serait plus lisible, mais je n’ai pas cru une seconde que tout le blocage disparaîtrait d’un coup. Avec mon compagnon, sans enfants, j’ai surtout apprécié que ce petit protocole tienne sans m’alourdir la tête.
La surprise du deuxième parcours et ce que j’ai mesuré en conditions réelles
Deux jours plus tard, j’ai pris la direction de la Via Ferrata de Chalencon avec une température plus fraîche et un parcours d’environ 3h. Le tracé m’a paru plus technique, mais aussi plus ludique avec son pont de singe, et j’ai trouvé ça nettement plus vivant. La roche n’avait pas la même chaleur sous les paumes, et la montée en tension a mis plus de temps à venir. J’ai avancé en me disant que le décor du Parc naturel régional des Monts d’Ardèche comptait presque autant que les barreaux.
Sur la traversée aérienne, j’ai senti tout de suite moins de crispation. Mon rythme cardiaque est resté autour de 112 bpm, et j’ai mis 7 minutes là où j’en avais mis 12 deux jours plus tôt. J’ai aussi noté que mon temps de passage avait perdu 5 minutes sans que j’accélère brutalement. Le plus net, pour moi, a été ce moment où j’ai clipé sans paniquer sur un passage exposé, puis où j’ai compris que je pouvais viser plus haut ensuite.
Le mousquetonnage m’a semblé plus fluide parce que ma longe était mieux rangée et ne battait plus contre mon flanc. Sur une vire étroite, ce détail m’a évité de chercher le bon angle pendant une seconde de trop. J’ai aussi mieux posé mes pieds sur les petits barreaux métalliques, ce qui a réduit la tension dans mes mollets. La différence tenait à peu de chose, mais je l’ai sentie dans la continuité du mouvement.
Je me suis pourtant arrêtée net au milieu d’un passage exposé, avec un vrai trou dans la tête. J’ai regardé une fois en bas, puis une deuxième, et j’ai senti la panique remonter dans mes épaules avant de bloquer le geste. J’ai respiré profondément, j’ai laissé mes mains redescendre, puis j’ai repris sans me presser. Pas terrible. Vraiment pas terrible sur le moment, mais je suis repartie sans tricher avec ce que je ressentais.
Ce que ces deux sorties m’ont appris avant d’oser le plus vertigineux
Au bout de ces deux sorties, j’ai vu une progression claire, et elle tient dans des chiffres simples. Mon rythme est passé d’un pic à 140 bpm à une tenue autour de 112 bpm, et mon passage aérien est descendu de 12 minutes à 7 minutes. J’ai aussi remarqué que les gestes devenaient plus automatiques après 30 à 40 minutes, quand je cessais de réfléchir à chaque clip. Le vrai test, pour moi, a été ce passage où je n’ai plus compté les mousquetons comme un obstacle.
Je n’ai pas oublié les limites, parce qu’elles étaient très nettes. La fatigue est restée dans les avant-bras, surtout sur les portions en dévers, et la descente sur sentier pierreux m’a laissé les chevilles sollicitées et les jambes un peu tremblantes. La chaleur peut encore tout compliquer quand je pars trop tard, parce que la roche renvoie la chaleur et que les mains deviennent moites. J’ai aussi vu que la tension prolongée au câble à hauteur d’épaule use plus vite que la simple hauteur.
Je dirais que ces parcours m’ont parlé parce que j’ai avancé par petites marches, sans chercher une aisance immédiate. Si le vide te coupe vraiment les moyens, mieux vaut te faire accompagner par un professionnel avant de viser plus haut, car mon ressenti ne vaut pas règle générale. Moi, j’ai surtout compris que le stress peut reculer quand le geste devient clair, mais il ne disparaît pas d’un coup. Je suis rentrée avec cette idée bien nette, et elle me suit encore.
Avant de tenter le parcours le plus vertigineux, j’aurais gardé en tête ce duo de départ à Thueyts et à Chalencon, parce qu’il m’a donné un vrai test du vide sans me mettre dans le rouge. J’aurais aussi gardé l’allègement du sac, les gants plus fins et le départ plus tôt, car ce sont eux qui ont stabilisé ma progression. Entre les deux sorties, j’ai surtout retenu que le vide se gère mieux avec des repères simples et un rythme lisible. J’ai trouvé dans ces deux sorties un verdict clair, et je m’y tiens.


